Créativité : Mode concentré & mode diffus

La science a prouvé que nos têtes jonglent entre une multitude d’états différents de concentration ou de relaxation. Cet article traite d’un modèle simple comprenant deux possibilités : l’état « de haute concentration » et l’état « de faible concentration » . Nous allons parler de mode concentré et diffus (car toute la doc’ que j’ai dessus est en anglais, du coup, j’ai l’habitude de parler de « diffuse mode » et de « focused mode ») dans cet article. Cet article s’applique à la musique, mais peut parfaitement (et je le recommande) s’appliquer dans tout autre domaine qui implique de résoudre un problème ou d’apprendre quelque chose.

Mode concentré/diffus ?

Que fait un zombie* quand il veut résoudre un problème ? Il tape avec sa tête sur un mur: à un moment ou à un autre, un délicieux cerveau apparaîtra !

Pour illustrer encore plus : imaginez que votre cerveau est comme un flipper*. La bille (qui représente notre pensée dans ce modèle) décolle, et rebondit ensuite sur les différents « rebondisseurs » en caoutchouc. Le mode concentré dans cette métaphore resserrerait les « rebondisseurs » et la bille emprunterait alors toujours un chemin qui resterait en haut du flipper. Le mode diffus écarte ces « rebondisseurs » et permet à la bille de rebondir à d’autres endroits. Au moment ou la bille rebondit sur un point intéressant, il peut être utile de revenir en mode concentré pour permettre à la bille de rester « dans le coin », et de raffiner notre idée.

  • Le mode concentré n’a sûrement rien de nouveau pour vous : c’est celui que nous adoptons tous quand nous sommes attentifs à quelque chose ou que nous cherchons à jouer un plan à la guitare un peu dur à passer.

Un état parfaitement adapté pour saisir parfaitement une situation, pour se rappeler dans les moindres détails de quelque chose que l’on a appris. ** C’est un petit peu comme faire un « zoom » en photo.

  • Le mode diffus est un modèle des différents états de repos du cerveau (25 ont déjà été découverts !), celui ou l’on se trouve  quand on écoute de la musique en faisant la vaisselle, quand on conduit sa voiture … attention, je parle de mode diffus, pas de mode « flou » ou « confus » ! Il est utile quand on recherche de nouvelles solutions à un problème, en offrant une vision « plus large » des choses que l’on souhaite aborder, un peu à la manière d’une lentille « grand angle » en photo : on ne voit pas tous les détails, mais on voit la photo dans son ensemble.

En quoi ces deux modes de pensée peuvent nous être utiles ?

L’intérêt du mode diffus repose sur son opposition avec le mode concentré, et c’est le fait d’alterner entre les deux qui peut nous apporter, autant sur le plan de la création artistique (écrire des compos) que sur le plan de la recherche et du développement sur ce que l’on souhaite apprendre, et ce fonctionnement peut nous aider à obtenir une compréhension plus profonde des choses. C’est quelque chose que nous faisons naturellement, mais en avoir conscience peut nous aider à « faire péter » quelques blocages (notamment pour moi, au niveau de ma manière de créer de la musique).

Comment atteindre ces deux modes, et « switcher » de l’un à l’autre ?

  • Techniquement, pour le mode concentré, on y est déjà, vous et moi. Moi qui écris, et vous qui lisez … ça ne devrait pas être une nouveauté !
  • Pour le mode diffus, on peut citer deux exemples célèbres : Thomas Edison et Salvador Dali. Leur approche était de prendre des pauses, et de prendre leurs clés (Dali) ou des billes provenant d’un roulement (Edison) dans la main, et, tout en pensant à ce qu’ils devaient résoudre (comment finir ce tableau, ou cette invention) se relaxer, et laisser leur esprit aller « là ou il veut ». Les clés n’étaient là que pour les empêcher de s’endormir : dès que les clés tombaient, Dali allait noter ses idées. Dès que les billes tombaient, Edison allait faire de même. Une autre approche est celle de Charles Darwin qui aimait arpenter le même chemin pour y réfléchir. Il lui donnait le surnom de « thinking path ».

Ma manière d’utiliser ces deux modes de façon complémentaire :

Imaginons que j’apprends un nouveau plan, ou un nouveau morceau à la guitare :

  1. Je l’apprends et mémorise les notes en le jouant carré.
  2. Je prends le temps de voir quelles idées ce nouveau plan peut faire apparaître. Ca donne quoi si je joue mon plan en majeur dans une tonalité mineure ? Et à l’envers ? Etc …
  3. Je retourne dans une phase de concentration ou j’essaye de noter et détailler mes idées.
  4. Je retourne en mode diffus (techniquement, ça consiste pour moi à faire des choses plus « quotidiennes » comme ranger mon bureau) et je vais y chercher des choses nouvelles, ou une autre manière de jouer ce plan, bref, j’enrichis et j’apporte de la flexibilité (différentes « solutions » au même problème) à ce que je viens d’apprendre. Je n’hésite pas non plus à faire un petit « tri » de mes idées, pour ne retenir que celles qui ont vraiment de la pertinence.
  5. Et on répète la boucle. Je peux faire de même pour écrire de la musique, etc.

Quelques idées supplémentaires :

  1. J’aimerais évoquer la notion d’Einstellung (état d’esprit en allemand) qui consiste à dire qu’à force d’emprunter les mêmes chemins de pensée, on a tendance à les utiliser à toutes les sauces et à ne pas trop en sortir. C’est l’intérêt du mode diffus, lutter contre cet Einstellung et pouvoir sortir de mes sentiers battus, littéralement. C’est une des raisons pour lesquelles je pense qu’il est important de ne pas étudier qu’un seul style musical à la guitare, et qu’au contraire, un peu de variété (tout en gardant une ligne directrice) ne peut qu’apporter de nouvelles idées.
  2. Un autre concept intéressant est celui de serendipité (de Serendip, ancien nom de l’île de Ceylan, qui est par la suite devenue le Sri Lanka, qui donne son nom à ce concept car elle a été découverte par hasard). C’est l’idée que beaucoup d’inventions ont été trouvées en cherchant autre chose : le post-it, le velcro, ou même le continent américain découvert par notre ami Christophe Colomb ! Il se peut qu’en développant ou en cherchant on ne trouve rien, mais cette recherche, elle, peut amener, « par hasard », à quelque chose de très intéressant, et c’est une raison supplémentaire de se concentrer non pas sur le résultat/objectif, mais sur le processus lors de vos séances de travail instrumental, ou de composition (ou autre).
  3. devant mon logiciel d’enregistrement, avec la guitare sur les genoux, j’ai le réflexe très pavlovien de me concentrer sur l’exécution de chaque note, mais du coup, je n’ai plus un seul neurone qui puisse penser à être créatif. Une idée intéressante, que je dois à un très bon guitariste (David Wallimann) est de ne pas hésiter à poser sa guitare, et à chantonner sur les accords pour trouver des mélodies. Il recommande même d’aller chercher la mélodie la plus « kitsch » possible !
  4. J’ai appris avec les années à éviter de m’imposer une idée de départ et un résultat trop précis quand je compose : Je pars dans une direction générale (une chanson joyeuse, par exemple) et je me concentre sur le processus créatif au lieu de me concentrer sur le résultat que je veux obtenir. Je sais en grande partie comment cela va sonner, mais je reste ouvert à mes propres idées.

Conclusion

Vous savez maintenant ce qu’est le mode concentré, et le mode diffus.

Cet article a demandé beaucoup de travail (quelques litres de café, aussi), mais j’ai pris beaucoup de plaisir à l’écrire et j’espère que vous y trouverez des pistes qui pourront vous aider à enrichir votre approche, non seulement de la guitare, mais de l’apprentissage et même de la créativité. N’hésitez pas à transposer ces idées à d’autres domaines et à y réfléchir!

A bientôt, et merci encore de m’avoir lu jusqu’au bout ! 🙂

David

Ps : *Je tiens à remercier Barbara Oakley (Prof à l’université d’Oakland) pour son travail sur l’apprentissage (l’histoire des zombies et du flipper sont un clin d’oeil), qui a inspiré cet article (et qui en inspirera bien d’autres ! ). Nhésitez pas à aller voir par vous-mêmes son « Talk @ Google » qui résume les thèmes principaux derrière son travail sur le thème de l’apprentissage :

http://www.youtube.com/watch?v=vd2dtkMINIw

** On parlera dans un prochain article du « flow », un concept élaboré par le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi qui décrit un état de concentration optimal qui s’obtient lors d’un challenge légèrement supérieur à nos capacités, mais mélanger les deux notions ici rendrait l’article encore plus long et complexe … pour l’instant, on va résumer ce concept très simplement : on a tous été tellement « à fond » dans une activité qu’on en a perdu la notion du temps. Quand je parle de mode concentré, je parle de concentration « normale », pas nécessairement de « flow ».

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